2017 année de la crise d'Internet

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De nombreux signes montrent qu'Internet traverse une période de crise, ce qui pourrait le transformer radicalement et durablement.

Sans être exhaustif, voici plusieurs signes qui montrent selon moi qu'Internet traverse une période de crise d'une ampleur inédite.

Note pour les puristes/extrémistes : j'emploie ici les termes web et Internet comme des synonymes, bien que techniquement ils ne le soient pas.

Le web gratuit a pratiquement disparu

Loin de l'idéal fantasmé d'un web comme outil de savoirs, de connaissances et d'échanges, Internet a achevé en 2017 sa transformation en un outil principalement économique. Aujourd'hui, l'espace numérique est d'abord et principalement un espace économique. Les entités présentes sur la toile sont majoritairement des entreprises. Depuis des années, ne figure parmi le top 50 des sites web les plus visités chaque année, qu'un seul site non économique : Wikipedia.

Le web gratuit est de plus en plus invisible, non seulement parce que ses acteurs ont pratiquement disparu, mais aussi parce que les internautes se sont fait aspirer par l'Internet des plateformes (Facebook, Youtube, Wordpress.com, Soundcloud, Flickr, etc...).

Ca va mieux en le disant, mais comme beaucoup trop de personnes font encore l'erreur, il est bon de rappeler que lorsqu'un site se finance par la publicité alors il n'est pas gratuit. Ainsi les youtubeurs ne peuvent pas prétendre diffuser gratuitement du contenu. D'ailleurs si c'était vraiment le cas, ils n'auraient pas besoin de déclarer fiscalement les sommes perçues...

On peut soulever d'autres causes, comme l'appât du gain (ex : blog perso avec Adsense, les youtubers), la crise économique qui pousse les individus à chercher de l'argent partout où c'est possible, mais ce peut être également l'envie d'entreprendre différemment et de proposer de nouveaux services. Les géants du web ont su aiguiser l'appétit financier des internautes et des acteurs du web notamment via les solutions publicitaires ouvertes aux particuliers comme le proposent Google, Facebook, Twitter.

Cette problématique du web gratuit rejoint un vieux débat: Internet doit-il être conçu d'abord pour faire de l'argent ? La question semble aujourd'hui entendue tant le web commercial est dominant, pour ne pas dire prédateur.

Plusieurs conséquences sont à redouter sur le long terme :

  • l'influence sur la ligne éditoriale : on ne produit pas le même contenu lorsqu'il est question de vendre ou de trouver des sponsors, des partenariats ou de ne pas froisser les annonceurs
  • influence sur le type de contenu: il doit être rentable, que ce soit en terme économique ou en terme d'image pour l'entreprise
  • cela rend invisible une certaine vision du monde: celle du partage, de l'entraide

Les cas de censure et d'auto censure vont très certainement se développer dans les années à venir, notamment pour ne pas froisser les annonceurs. Mais les plateformes d'hébergement (Youtube, Facebook, Twitter, etc...) vont être - et sont déjà - appelées à censurer des contenus "délicats", mais aussi à gérer certains comportements, et ce sous la pression des politiques et des actionnaires. Au final c'est la liberté d'expression qui va être mise sous la tutelle d'entreprises privées.

Les putaclics

Vraie plaie et conséquence de "l'économisation" du web, les putaclics ont fleuris partout, que ce soit chez les youtubeurs, les entreprises ou même chez la presse !

Le problème à court terme c'est qu'en plus de faire d'Internet un espace sans éthique et sans valeurs morales, cela va profondément changer la manière dont sont conçus les contenus. Parce que oui, le putaclic... ça marche. Et c'est tout le problème. Pour faire de l'argent sur Internet, il faut exister, et pour exister il faut faire des "vues", et pour faire des vues le putaclic est un outil redoutable.

Et dans cette profusion de contenus qu'offre Internet, quand les internautes vont sur le site A, ils ne vont pas en même temps sur le site B. Or si le site A utilise les putaclics, le site B sera tenté de les utiliser aussi. C'est le même problème que le dopage en sport : à partir du moment où un sportif se dope, les autres sont de facto hors course, à moins de se doper eux-mêmes.

Clap de fin pour les youtubeurs

Autre aspect de l'économisation du web, l'essor des youtubers, c'est à dire des individus lambda essayant de gratter des sous en faisant des "vues" sur Youtube.

Certains youtubeurs pensent que c'est un métier. Soit. Mais au mieux ils sont des vendeurs d'espaces publicitaires ubérisés ou des animateurs de télé-achat ubérisés comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire dans cet article relatif à la mort des vlogs.

2017 devrait connaitre une grande purge parmi les youtubeurs parce qu'ils ont envahi tout l'espace sur Youtube et que cela gêne de plus en plus d'utilisateurs : putaclic, contenus sponsorisés non explicités, vlog en forme de télé-achat, etc... Par ailleurs, de plus en plus d'utilisateurs ont l'impression d'allumer la télé quand ils vont sur Youtube.

Après la période de l'Internet idéalisé, celle de l'Internet argent-roi, Internet va probablement entrer dans sa période de guerre économique.

Internet a-t-il cessé d'évoluer ?

D'un point de vue technique, on peut dire que non : HTTP/2, améliorations des moteurs JS et des langages de programmation web (HTML5, CSS3).

D'un point de vue des acteurs, globalement on peut dire qu'Internet a cessé d'évoluer : les acteurs principaux du net sont aujourd'hui les mêmes qu'il y a 10 ans.

D'un point de vue des usages, là aussi, globalement on peut dire qu'Internet a cessé d'évoluer : nous utilisons Internet aujourd'hui comme nous l'utilisions il y a 10 ans : Facebook, Twitter, Wikipedia, Amazon, Youtube, presse en ligne, etc... Aucun nouvel usage n'a été créé ces 10 dernières années, c'est à dire une éternité sur l'échelle de temps Internet.

Un Internet (presque) tout entier tourné vers l'argent et n'évoluant plus va inévitablement avoir des conséquences. Parmi elles :

  • cela rend le réseau plus vulnérable car plus prévisible
  • l'opinion publique sera plus simple à contrôler et à manipuler : la plupart des internautes s'expriment sur des plateformes comme Facebook et Twitter, plateformes mettant en oeuvre actuellement des solutions techniques de modération automatique des contenus jugés "mauvais" par... on ne sait pas trop qui... Les Etats ? Les actionnaires ?
  • l'encadrement législatif du web se fera à partir d'une représentation économique de ce qu'est l'espace numérique

Multiplication des attaques de grande ampleur sur internet

Depuis plusieurs mois à présent se multiplient des attaques de grande ampleur sur le réseau. Elles peuvent viser des sites sensibles (armée, centrale d'énergie), des Etats et leurs administrations (cas des piratages de postes informatiques demandant une rançon pour récupérer les données), mais cela peut aussi prendre la forme de manipulation de masse de l'opinion publique, notamment à l'approche d'une élection.

Le problème majeur ici est que les Etats sont eux-mêmes la cible de ces attaques. Or un Etat ne peut pas ne pas réagir face à de telles attaques et de telles menaces. Ils devront donc prendre des mesures, et celles-ci prendront la forme d'un encadrement normatif / législatif d'Internet. Il peut s'agir de demander aux acteurs privés de "modérer" les contenus (comme vu plus haut).

Plus en profondeur se pose la question de la régulation d'Internet : quels acteurs pour quelle régulation ? Internet doit-il être régulé par des acteurs publics ou des acteurs privés ? Comment les régulations publiques nationales peuvent-elles s'imposer dans un espace numérique sans frontière ?

Aujourd'hui, les acteurs privés assurent la régulation du net. Mais les attaques de grande ampleur dont les Etats eux-mêmes sont victimes pourraient conduire à un changement de paradigme et ainsi conduire les Etats à assurer eux-mêmes la régulation du net, comme étant partie intégrante de leurs missions régaliennes. Cela pourrait même conduire à la création d'un espace territorial numérique, comme il existe un espace territorial terrestre, aérien et maritime de l'Etat. La question des frontières se poserait alors, mais également celle de la liberté de commerce dans un espace numérique territorialisé.

Quand les contenus posent problème

La liberté d'expression doit-elle être totale ou être bornée ? Si en la matière les USA ont une vision plus absolue de la liberté d'expression que la France, celle-ci est mise à mal par Internet. Jusqu'à présent il était assez facile de défendre cette vision absolue de la liberté d'expression puisque peu de personnes avaient accès à la parole publique.

Mais avec Internet, cela devient plus délicat. Aujourd'hui se multiplient les cas de "fake news", d'écrits racistes ou discriminatoires, de provocation à la haine, sans parler de la pornographie ou des images retouchées accusées d'être à l'origine de cas d'anorexie chez les jeunes femmes. Plus simplement, ce peut être encore les espaces "commentaires" qui sont de moins en moins pertinents.

A ce jour, l'Etat français a apporté plusieurs réponses, dont les contours restent parfois à déterminer. Citons le délit d'entrave à l'IVG, l'obligation d'indiquer quand une image a été retouchée, l'interdiction d'inciter à l'anorexie.

Quant à la régulation par les acteurs privés, celle-ci prend aujourd'hui la forme d'une "intelligence artificielle" qui est chargée de détecter les contenus non désirés par les Etats ou par les actionnaires.

Ainsi, à régulation publique on trouve la "morale" et les intérêts publics, et à régulation privée on trouve la "morale" et les intérêts privés.

Alors que l'argent-roi assoit sa domination sur Internet, les contenus des internaute-citoyens sont de plus en plus modérés et contrôlés.

Quand les média n'informent plus

Ce contrôle sur les contenus des simples citoyens ne semble pas déplaire à la presse et aux média traditionnels tant ceux-ci semblent n'avoir toujours pas digéré l'émergence de la blogosphère dans l'espace public.

Sans doute faut-il y voir également le fait que les principaux médias (la presse comprise) sont détenus par une poignée d'individus.

Quoi qu'il en soit, entre une presse qui n'arrive pas à trouver son modèle économique, le développement des fake news et l'encadrement des contenus des citoyens, Internet est bien en peine aujourd'hui pour assurer un rôle d'information. Il en sera probablement de même dans les années à venir.

Conclusion

Tous ces éléments m'amènent à penser qu'Internet arrive à un point de rupture, après lequel il va prendre un nouveau visage et de nouvelles orientations. Et je pense que cette rupture va se produire durant cette année 2017.